
Daniel Hubert, directeur du SAFRAN
Dans son rapport au Ministère de la santé et des services sociaux du Nunavut le réseau Santé en français au Nunavut – une initiative de l’Association des francophones du Nunavut – a mis de l’avant des recommandations pour favoriser un accès plus grand aux services de santé pour la communauté francophone.i
Dans un premier temps, on recommande d’élaborer un modèle de services de santé primaires en français, propre au Nunavut. Par services de santé primaires on entend des services de première ligne qui vont de la promotion de la santé au traitement des blessures et maladies en passant par le diagnostic.
Le MSSS offre ces services de base à la population selon un modèle qui a été élaboré et mis en place au fil des ans. Alors pourquoi proposer un modèle pour les services aux francophones ? Il y plusieurs raisons qui expliquent cette recommandation. En premier lieu, il faut noter que cette recommandation vise à répondre aux besoins spécifiques de soins et de services identifiés par les études et les consultations menées depuis deux ans auprès de la communauté francophone.
On a constaté que l’offre de services en langue française ne répondait pas à la demande. Les quelques professionnels et intervenants de la santé en mesure de parler le français ne suffisent pas à assurer des services de santé primaires. Le fait qu’ils ne soient pas identifiés, que leur disponibilité est variable, que leur déploiement dans le réseau de la santé est conçu en fonction des besoins généraux de services sont autant de facteurs qui limitent l’offre de services en français.
Adapter des services aux plans culturel et linguistique - ce qui est l’enjeu fondamental de ce rapport - peut être parfois relativement simple. Récemment, sur proposition du Centre de santé publique d’Iqaluit, le SAFRAN a organisé une clinique de vaccination contre la grippe pour la communauté francophone. Traduction en français des formulaires de consentement, production d’outils de promotion de l’événement en français, mini-campagne de presse pour mousser la chose dans la communauté et mise en disponibilité de deux professionnels de la santé parlant français pour la vaccination. Cette expérience positive peut être répétée pour d’autres types d’interventions.
Adapter des services aux plans culturel et linguistique peut aussi être un peu plus compliqué dans le sens où cette tâche peut avoir un impact direct sur l’organisation des services, sur le recrutement et le déploiement des ressources humaines et sur la sélection du personnel. Si, par exemple, le personnel parlant français est concentré dans un service non utilisé par les francophones ou dans des horaires de travail qui ne permettent pas de rejoindre la majorité des francophones, l’offre de service est réduite.
C’est pourquoi la recommandation de création d’un modèle de services de santé primaires vise à étayer les constatations, appréciations et évaluations faites lors des entrevues, tables rondes, et débat avec les membres de la communauté et les professionnels, et à prendre en considération ces aspects d’organisation et de planification de services. Cette discussion s’avère d’autant nécessaire que le roulement rapide d’une partie du personnel professionnel et para-professionnel et la forte pression exercée par la demande de services amènent des modifications assez fréquentes dans l’offre de services aux francophones.
Ce modèle devrait comprendre ou intégrer trois composantes majeures, soit les services et soins jugés prioritaires, l’offre de programmes et activités de promotion de la santé, et enfin l’accueil, l’orientation et la référence des personnes aux services et professionnels.
Quels sont ces soins et services identifiés comme prioritaires par la population ? Ils sont de cinq ordres. D’abord on priorise la médecine et les soins familiaux, puis les soins psychosociaux et enfin les services d’urgence. De plus quatre services spécialisés sont les plus souvent réclamés : ophtalmologie, optométrie, soins dentaires et pharmacie. Enfin, on souhaite le maintien et le développement de médecines douces et alternatives, en particulier les services de chiropractie et d’ostéopathie.
Comme autre caractéristique de ce modèle, on propose qu’il puisse garantir des seuils de services à déterminer grâce à des cueillettes de données complémentaires. Cela pourrait paraître excessif dans les conditions du Nunavut marquées par une pénurie de ressources humaines, la plus saillante du Canada. Mais la détermination de seuils de services pour quelques domaines particuliers serait un exercice qui permettrait une mise à jour régulière de l’étude des besoins et en conséquence de la planification à un peu plus long terme des services, Cette mécanique constituerait aussi une réponse tangible aux demandes véhiculées par la communauté depuis plusieurs années et hausserait le degré de confiance dans le système de santé.
Pour répondre aux besoins des francophones en matière de santé, à leur expérience comme citoyens, il est aussi recommandé d’envisager ce modèle dans une perspective communautaire des services de santé. Ce qui veut dire concrètement que cette dernière peut s’impliquer dans la structuration et l’orientation de services et contribuer à leur gouvernance. Les formes de cette implication et de cette contribution restent à être précisées. Mais compte tenu que les diverses communautés ont toutes légitimement droit à des services de qualité dans leur langue, la mise en place d’un modèle ou d’une offre de services plus structurée et concentrée pour les francophones devrait se faire en partenariat intercommunautaire. Ce défi ne peut être réalisé sans un partage minimal des enjeux entre les communautés majoritaires et minoritaires, sans un arbitrage des besoins et des attentes, sans un certain sens de l’équité dans les solutions trouvées.
À titre d’exemple, mettre à la disposition de la communauté francophone un seul médecin en mesure d’offrir un service de qualité en français serait un grand progrès pour cette communauté. Il n’y en a présentement aucun. Ce médecin rendrait aussi des services en anglais aux communautés anglophones et inuites. Dans le cas des Inuits unilingues, les services du médecin se feraient avec l’aide d’un interprète. Pour les Inuits parlant anglais, les services seraient rendus dans leur langue seconde. Un gain net dans cas des francophones et un gain partiel dans le cas de la population inuite.
Cette recommandation s’insère parfaitement dans la lettre et l’esprit de l’énoncé du gouvernement du Nunavut en matière de santé et mieux-être des communautés : le PINASUAQTAVUT. En effet, le gouvernement a comme principe directeur cet énoncé : ‘‘Le développement de programmes et services justes, compréhensibles et faciles d’accès permettra d’encourager la participation de la population tout en permettant au gouvernement d’assumer cette responsabilité.’’
L’analyse des entrevues permet d’affirmer qu’il faut aussi soutenir l’offre de services en français, fournir de façon continue à la population une information à jour sur les ressources disponibles dans la communauté, les services offerts par le réseau public et leurs mécanismes d’accès. C’est pourquoi il est recommandé de créer un service d’accueil, d’orientation et de référence qui assumerait ce mandat d’information et de soutien à l’offre de services en français.
Quel est le meilleur chemin pour élaborer ce modèle ? Une discussion pourrait permettre d’étudier les diverses avenues et de considérer, par exemple, le potentiel que recèle la création récente d’une clinique de santé familiale à Iqaluit. La collaboration entre le Centre de santé publique et le SAFRAN dans les activités de promotion de la santé jette aussi les bases d’une meilleure planification à cet égard.
Finalement, pour être viable et porteur, le modèle de services en français doit s’insérer dans la dynamique et les orientations actuelles du MSSS, au modèle existant en quelque sorte. Ce modèle offre ‘‘un assemblage unique de soins de santé primaires, de services de santé publique et de soins à domicile’’ notait récemment la ministre de la Santé et des Services sociaux du Nunavutii. Dans cet assemblage unique, l’adaptation culturelle et linguistique des services à la communauté francophone est un atout majeur.
i Le rapport s’intitule Des services de santé en français dans un Nord en mutation. Un défi intercommunautaire. Septembre 2004. Disponible en ligne à l’adresse suivante : nunafranc.ca/safran/publications.
ii Possibilités et défis pour les infirmières et infirmiers du Nord. Revue Infirmière canadienne. Numéro spécial. Avantages et défis : Travailler auprès des communautés des Premières nations, des Inuits et des Métis. Avril 2006, vol. 7 no. 4.
Le SAFRAN est soutenu notamment par la Société santé en français qui reçoit son financement de Santé Canada.
Ce projet a été rendu possible grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.